Les longs-métrages > En secret (Circumstance)

  • Réalisé par : Maryam Keshavarz
  • Etats-Unis, Iran / 2012 / Fiction / fārsi sous-titré français / 105 min
  • Cinéma Le France, Samedi 30 novembre 2013 à 17h15

Synopsis : Atefeh et sa meilleure amie Shirin fréquentent les soirées branchées du Téhéran underground. Elles essayent de profiter au mieux de leur jeunesse quand Mehran, le frère et complice d’Atefeh, devient membre de la police des moeurs. Alors qu’il désapprouve sévèrement leur besoin de liberté, Mehran tombe amoureux de Shirin. Ses sentiments vont vite tourner à l’obsession et mettre à l’épreuve l’amitié des jeunes filles et leur soif de légèreté.

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Maryam Keshavarz (Scénariste, Réalisatrice, Productrice)

Dotée d’une double nationalité, Maryam Keshavarz a grandi entre l’Iran et les Etats-Unis où elle se trouvait le 11 septembre, lorsque les tours du World Trade Center se sont écroulées. Un événement qui la bouleverse et l’atteint personnellement, sa famille se trouvant rejetée alors car d’origine iranienne.

Elle réagit en tournant ses deux premiers courts métrages (dont SANCTUARY qui fera le tour du monde et des festivals). Dès lors, elle s’intéresse au cinéma et dépose un dossier à la NYU, où elle obtient une bourse. Après plusieurs documentaires centrés sur l’Iran, dont notamment LES COULEURS DE L’AMOUR, elle réalise son premier long métrage, EN SECRET.

« En secret » : pas de révolution pour les jeunes filles en fleur, Le Monde.fr | 07.02.2012

En ce début 2012, les films d’expatriés iraniens se suivent et ne se ressemblent pas. Maryam Keshavarz, américaine d’adoption, signe avec En secret un premier long métrage sur l’Iran, tourné au Liban sous surveillance. Cependant, à la différence du récent Printemps de Téhéran, son film n’a de portée polémique qu’étonnamment diffuse : le regard de la censure l’explique peut-être, ou le désir de mettre à distance certaines spécificités douloureuses de la vie en Iran.

De son exil, Maryam Keshavarz ne tire pas une culpabilité maladive, mais un désir de réduire les écarts entre sa terre natale et sa terre d’adoption. Pourtant le sujet sentait le souffre. En secret raconte l’histoire de deux amies d’enfance, Atefeh et Shirin, prises dans les turbulences adolescentes mal dissimulées sous un voile : sexualité hors mariage, alcool, tenues provocantes, drogues festives et peu à peu, une attraction lesbienne réciproque, absolument inavouable.

Comme l’Iran, le Liban interdit les pratiques homosexuelles, et cultive la langue de bois autour de la question de la drogue, en passe de devenir un vrai fléau social. De sorte que par nécessité, En secret est presque un film clandestin, entièrement soumis à la discrétion d’une équipe contrainte de se rappeler à chaque instant que montrer la transgression, c’est déjà transgresser.

 

Omniprésence du voile, emblème et stigmate

Cette semi-clandestinité de principe se ressent dans l’atmosphère feutrée qui s’instaure dès les premières minutes : une scène de cabaret où Atefeh chante langoureusement pour Shirin, seul visage émergeant d’un public anonyme. Entièrement tissé de révoltes, En secret les donne à voir avec une grande pudeur. Les corps, même de près, sont filmés avec une telle délicatesse qu’ils semblent posés à distance, pris dans la transparence momentanée d’un voile.

C’est que le voile, emblème et stigmate de tous les garde-fous auxquels l’adolescence se heurte, est par essence mouvant. A peine posé sur les cheveux, croisé sous le menton, voici qu’il semble se détacher de lui-même, pour laisser glisser la lumière le long de l’ovale d’un visage. Inéluctablement mobile, il se détourne de son utilité première pour satisfaire à un besoin tout autre : au lieu d’uniformiser, il divise.

Aux débuts de l’amour, il porte toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Mais peu à peu, un fossé se creuse entre Atefeh et Shirin, celle que les lois enragent, et celle que la révolte épuise.

La fusion des corps ne parvient pas à combler cet écart. Dans les derniers instants de leur histoire, les deux jeunes femmes portent encore le voile. Mais celui de Shirin est gris, comme son vêtement, comme le costume strict du fanatique qu’elle a fini par épouser. C’est payer trop cher sa révolte. Ondulant au-dessus de ses sourcils crispés par la colère, le voile d’Atefeh est un drapeau de fleurs aux couleurs vives. De son pays natal, elle partira aussi.

Terre des passions impossibles, l’Iran passionne encore ses bannis volontaires. Nous laissant au début du chemin désormais solitaire d’Atefeh, Maryam Keshavarz, semi-américaine, inverse l’un des dictons chéris de son second pays.« Iran : love it and leave it ». La morale est amère.

callmejulie.yagg.com

« En Secret » de Maryam Keshavarz : ma jeunesse (circonstancielle) fout le camp

Hier, grâce au « jeudi c’est gay-friendly » de Yagg, j’ai découvert le film En Secret de la réalisatrice Maryam Keshavarz qui sort mercredi prochain, le 8 février. J’étais assez impatiente car j’avais repéré ce long-métrage depuis l’année dernière, lorsqu’il était présenté au Festival du Film de Sundance. Le titre internationalCircumstance (circonstance/situation)  est d’ailleurs bien meilleur que En secret, choix du distributeur Ad Vitam qui est quelque peu réducteur. Parce que l’histoire décrite dans ce film évoque effectivement une circonstance, à savoir une particularité qui accompagne un événement[Spoilers] L’événement en question c’est le mariage de Mehran (Reza Sixo Safai), ancien toxico perdu qui trouve une ancrage dans l’extrémisme religieux, et de Shirin (Sarah Kazemy) la meilleure amie de sa sœur Atefeh (Nikohl Boosheri) et son amante secrète (la particularité).

La première partie du film (avant mariage) présente, via les deux personnages féminins, une jeunesse iranienne qui contourne la pression du gouvernement pour exulter via des fêtes privées. Atefeh a grandi dans un milieu aisé. Ses parents, Firouz (Soheil Parsa) et Azar (Nasrin Pakkho)  qui mènent à une vie « à l’occidentale », ont d’ailleurs participé à faire la révolution de la fin des années 70. Shirin, elle, vit avec son oncle et sa tante. On l’apprendra au fil du récit, elle est orpheline – ses deux parents, professeurs à l’université, ont été tués par le régime sous prétexte d’avoir tenu des positions antirévolutionnaires. La réalisatrice pose très vite l’antagonisme de la vie de ces deux jeunes femmes qui jonglent entre soirées où l’alcool et la drogue tournent et la rigueur exigée en public (une femme qui prend un taxi seule à la nuit tombée est une femme facile, les femmes ne peuvent pas se baigner dans la mer car cela implique de porter un maillot dénudant, il est interdit d’organiser des concerts, etc). Shirin, beauté silencieuse, est aimantée par la côté rebelle d’Atefeh qui n’a pas vraiment conscience du danger de son attitude frondeuse. Leur amitié tourne rapidement à la relation physique. Cette transgression renforce leur envie de liberté qui les pousse à oser plus. Ainsi, sous la houlette d’un copain fraîchement débarquée des Etats-Unis, elles doublent Harvey Milk pour le faire tourner au marché noir et poser, à leur manière, un acte militant. La scène est d’ailleurs excellente, montrant sur un mode comique, la complexité et dangerosité de la situation des gays dans le pays.

En parallèle au parcours des jeunes femmes, la réalisatrice nous invite à suivre celui de Mehran, le frère qui, on le suppose après un cure de désintox, revient dans la maison familiale. Perdu, décalé par rapport à l’ambiance joviale de la maisonnette, agacé par l’attention sincère paternelle (Firouz, sur ses gardes, lui demande quand même de faire des analyses d’urine), Mehran se réfugie dans la religion et trouve une oreille attentive auprès d’un révolutionnaire intégriste. Plus l’on voit les jeunes filles se lâcher, plus on devine que Mehran se recentre. Il se pose d’abord en observateur, en contrôleur puis en censeur (il en vient à tabasser son ex dealer). Il devient obsédé par la beauté de Shirin. Et on en arrive donc au tournant du récit : Mehran dénonce une fête à laquelle sa sœur et Shirin participent pour faire pression sur cette dernière et la demander en mariage. Et comme l’oncle de la jeune femme cherche à la caser depuis un moment déjà, c’est joué en deux temps et trois mouvements – et ce dans le dos d’Atefeh. On entre alors dans la deuxième partie du film qui me séduit moins. Atefeh, souffre de cette union, se met en retrait jusqu’à ce que Shirin, ne supportant plus l’absence de contact, la rejoigne dans sa chambre. Sans m’étendre sur le final, dramatique mais pas tragique, le récit se resserre, mettant en avant la pression intégriste que porte Mehran.

La réalisation, notamment dans la première partie par d’habiles cuts entre scènes de la vie publique et scène de la vie privée (avec renfort musical – bonne BO d’ailleurs), plante le spectateur dans cet entre-deux que gèrent mal les jeunes femmes. La tension qui se dégage du visage de Shifrin, au regard avide pour Atefeh/fuyant pour l’extérieur, est portée par un usage (pour une fois) très efficace des gros plans. Ce que j’aime moins est la manière dont la réalisatrice traite les quelques passages fantasmés qui posent les désirs des deux protagonistes. Installées tête-bêche sur le lit, Shirin et Atefeh imaginent un futur dans lequel la première serait l’agent de la seconde, devenu danseuse à Dubaï. Ce rêve d’adolescente est illustré par une séquence semi-glamour dans laquelle les deux jeunes femmes, en robes de soirée, se tournent autour et finissent dans le lit d’une superbe villa qui surplombe la mer. Je ne suis guère conquise par ce soulignement un peu lourd et visuellement « petit-bras » si je peux me permettre (à l’inverse du passage où le frère a une crise de manque – très gros plans hypnotiques, musique lancinante, teinte rouge dominante). Du point de vue de la narration, le basculement de Mehran du côté obscur de la force aurait pu être un chouïa plus nuancé. On comprend très vie qu’il s’accroche à la religion comme il l’a fait à la drogue. Mais il n’est pas qu’intégriste, il le devient parce que c’est aussi un obsessionnel. On apprend qu’il a installé des caméras dans la maison pour espionner sa famille et sa future femme. Il manque, à mes yeux, une brève séquence où on le verrait physiquement le faire, ce qui permettrait de graduer la montée en puissance de son caractère.

 Je dois confesser que, durant le visionnage, je n’est pas été particulièrement emportée et suis sortie de la séance plus emballée par ce que le film racontait que ce qu’il montrait.  Et puis, ce matin, au réveil, j’y pense encore. Il faut dire, que la grosse qualité du film vient de l’excellent casting. L’ensemble des acteurs jouent particulièrement bien. Au finish, le film a clairement laissé son empreinte, sans que je n’y prenne garde. Pour un premier long, le résultat se pose là. Et, découvrant cette jeunesse iranienne, je ne peux m’empêcher de penser  aux paroles de la chanson immortalisée par Françoise Hardy :

Ma jeunesse fout l’camp
Tout au long d’un poème
Et d’une rime à l’autre
Elle va bras ballants
Ma jeunesse fout l’camp
A la morte fontaine
Et les coupeurs d’osier
Moissonnent mes vingt ans

 

P.S. [mode je râle] Nous avions le plaisir hier au soir d’avoir la présence de Sarah Kazemy, aka Shirin, qui a éclairé  l’audience sur la situation de la jeunesse en Iran. Ce fut bref. D’autant que M. Francis Huster est intervenu. Il a pris la parole pour finalement ne pas vraiment poser de question à l’actrice qu’il connait mais pour vanter les mérites du film qu’il trouve extraordinaire. Et quelle ne fut pas mas surprise d’entendre, parmi ses premiers arguments, un c’est formidable l’histoire de ces deux femmes, cette relation, « on y croit, on y croit vraiment ». J’ai envie de vous dire M. Huster que c’est quand même le contrat de base d’un film. Ce n’est pas parce que ce sont deux jeunes femmes et que la relation fonctionne à l’écran que c’est « formidablement » un plus. [/mode je râle]

 

Un très beau film sur la condition des femmes en Iran, sur fond d’histoire d’amour lesbien

Stéphanie Palisse

Le premier long-métrage de la jeune irano-américaine Maryam Keshavarz est un très beau film qui traite principalement de la répression dont les femmes sont victimes en Iran. Film aux multiples nationalités (américain, iranien, français), primé au festival de Sundance, il a reçu un accueil très chaleureux (notamment de la part de la communauté iranienne) dans de nombreux festivals (dont Deauville 2011).

« En secret » est l’histoire de deux jeunes filles, Atafeh (Nikohl Boosheri) et Shireen (Sarah Kazemy) qui viennent de familles et d’éducations très différentes. L’une évolue dans une famille plus ‘‘occidentale’’ où les femmes ont droit à l’éducation et à l’accès à la culture, l’autre grandit dans une famille très traditionnelle. Pourtant, elles sont inséparables. Ensemble, elles vont découvrir la vie underground de Téhéran, faite de fêtes, drogue, sexe, et autres éléments défiants le système. Malheureusement, tout n’est pas si facile pour les deux jeunes femmes, déterminées à être elles-mêmes, ceci malgré le danger que cela représente (notamment l’attraction sexuelle entre elles deux). Et quand le frère d’Atafeh revient à la maison après une cure de désintoxication, il se met en tête de séparer les deux jeunes filles…
L’histoire du tournage donne une profondeur supplémentaire au film (le film a été tourné au Liban, après que les autorités ont donné leur accord sur la base d’un faux script) et aux acteurs: Aucun ne pourra désormais se rendre ou retourner sur sa terre d’origine, mais tous sont brillants. « En secret », sur fond de classique triangle amoureux, offre ainsi de très belles scènes, pleines de sensualité, assombries au fil de l’histoire, par les circonstances…

ENTRETIEN AVEC Maryam Keshavarz

Était-il fondamental pour votre premier film de vous pencher sur un récit évoquant la vie, la liberté, la religion, rassemblant tout ce qui touche à la condition des femmes au coeur de la société iranienne ?

MARYAM KESHAVARZ : Absolument, en revanche, je ne voulais pas que cela devienne un récit polémique.

Comme je suis moi-même iranienne, je désirais surtout revenir sur ma propre expérience, sachant que ma vision serait forcément différente de celle des cinéastes qui se trouvent sur place, en Iran. Je vis aux Etats-Unis et je ne me rends en Iran que pour de courts séjours, mon regard ne peut donc pas être le même. Ce recul me permet d’observer certains changements et, souvent, entre deux voyages, je m’aperçois que certaines choses ont bougé. Je voulais montrer

comment les iraniens évoluent dans leur propre monde. Tout est tellement différent là-bas, et cette différence, je la ressens parfois de manière violente. Il est, par exemple, facile de se rendre à une fête aux Etats-Unis ou en France, et c’est d’une banalité quasiment quotidienne, alors que, pour les iraniens, c’est une aventure périlleuse. Il faut avoir des relations, faire partie de cercles fermés pour pouvoir participer à certaines soirées, sachant qu’y participer présente un risque. Cela me fascine d’autant plus que j’ai grandi entre ces deux univers diamétralement opposés. Aux Etats-Unis, par exemple, dès votre plus jeune âge, on vous explique clairement et fermement qu’il ne faut surtout pas mentir, qu’il est primordial de dire la vérité, de respecter l’autorité, de ne surtout pas défier la loi. En Iran, le mensonge s’installe pratiquement de fait dans votre vie. Je me souviens, quand j’allais encore à l’école là-bas, durant la révolution, on nous questionnait régulièrement pour savoir si nos parents faisaient leurs prières, s’ils buvaient de l’alcool, s’ils regardaient des films pornographiques et, évidemment, nous avions pris l’habitude de mentir. C’est un peu différent aujourd’hui, mais à l’époque, c’était ainsi. Cela m’a toujours intriguée que l’on demande aux enfants de mentir, voir qu’on les y engage pour éviter d’avoir de graves problèmes. C’est une dualité que je tenais à mettre en évidence dans ce film.

Qu’est-ce qui vous a amené à mettre en scène avec puissance cette amitié entre ces deux adolescentes ?

MK : J’ai toujours eu envie de me centrer sur deux personnages féminins, avec la force de l’amitié qui les lie. Quand je retourne en Iran, je retrouve régulièrement certaines de mes cousines, nous avons le même âge, nous nous ressemblons, mais nous n’avons pas vécu les mêmes choses. Nous avons le même sens de l’humour, la même façon de parler, mais nos vies ont pris des chemins différents dès notre adolescence. Ce n’est pas, pour autant, un récit autobiographique, j’aime surtout cette notion de destins parallèles. Si Atefeh et Shirin viennent de milieux différents, elles nourrissent les mêmes rêves, jusqu’au moment où, pour elles, tout bascule. Elles sont arrêtées et vont devoir affronter la réalité, faire des choix liés à leurs positions politiques et sociales. La famille d’Atefeh est aisée, ses parents peuvent acheter sa protection, les origines de Shirin sont beaucoup plus modestes. Ses parents, des opposants au régime en place, sont morts, il lui faut se soumettre, elle n’a pas d’autre issue. Je voulais vraiment m’arrêter sur ce postulat, montrer que des liens très forts, unissant certaines personnes ayant une vision similaire de la vie, peuvent soudain se briser contre leur propre volonté. Je l’ai vécu, différemment, c’est une approche très personnelle.

 Si vous ne vous sentez pas en sécurité au sein de votre propre famille, où trouver cette sécurité vitale et nécessaire ? Cette problématique me touche particulièrement et ce que vivent ces deux femmes se trouve être également pour moi révélateur de l’état d’un pays.

Pourquoi avoir introduit la notion d’homosexualité dans cette relation amicale déjà très forte entre Atefeh et Shirin ?

MK : Ce sont deux jeunes femmes qui découvrent la vie et les limites de leur personnalité, c’était donc une voie qui me semblait naturelle, qu’il fallait explorer. Leur environnement induit également cette expérience. En Iran, une jeune femme ne peut pas se promener avec son compagnon ou se retrouver seule avec lui dans une même pièce. De fait, elles partagent souvent beaucoup plus de choses avec leurs amies. Atefeh et Shirin se rapprochent ainsi sexuellement et cette attirance me permettait, parallèlement, de souligner l’intensité de leurs sentiments. Cette relation met, en effet, en évidence une nouvelle forme de dualité. En raison de ces règles sociales particulièrement strictes, les comportements se modifient selon les environnements et cette attirance qu’elles éprouvent soudainement vient rompre la liberté qui était la leur lorsqu’elles étaient seules dans l’intimité de leur chambre. Elle instaure une seconde dualité au coeur de la première.

Vous vous arrêtez parallèlement au travers du personnage du frère, sur la violence d’une nouvelle génération plus radicale, plus agressive que la précédente. Est-ce une réalité que vous dénoncez ?

MK : Il me semble beaucoup trop facile de dire que la nouvelle génération se montre plus ouverte d’esprit, plus moderne, face à celle de leurs parents plus répressive. J’ai donc choisi de me poser sur le chemin d’un frère et d’une soeur, qui évoluent dans le même environnement mais réagissent différemment. Atefeh aspire aux libertés d’un mode de vie libéral : elle aime sortir, aller en boîte, et contourne les lois. Mehran a déjà gouté à tous ces plaisirs, mais il s’est malheureusement laissé happer par la drogue. Il a, depuis, l’impression de décevoir sa famille, de ne plus avoir sa place au sein de la société. Ces sentiments l’amènent à se raccrocher à certaines traditions, à se tourner vers un mode de vie plus fermé. C’est une façon pour lui de retrouver une forme de pouvoir, de redevenir un homme, tout en se retrouvant piégé; chacune de ses actions l’amenant à devenir de plus en plus radical et violent. Sa position n’est pas évidente, il en souffre. Il a besoin qu’on lui prête attention, qu’on le comprenne et, rongé par son attirance pour Shirin, il l’oblige ainsi à s’intéresser à lui. Ce qui me plaisait en travaillant sur ce personnage, c’était d’insister sur ses failles, cette fragilité qui le pousse à détruire sa famille, tout en se détruisant lui-même. Parallèlement, au travers des personnages des parents, je voulais insister sur le fait que l’ancienne génération se révèle parfois plus libérale que la nouvelle et le père de Mehran et Atefeh, qui connait les valeurs occidentales, reste le personnage le plus ouvert. Il est stable, équilibré, et sait comment se comporter au cœur de ce système, comment négocier, comment préserver cette liberté qu’il recherche pour lui et sa famille. Lorsqu’il s’agenouille, à la fin du film pour prier avec son fils, sa fille l’observe, bouleversée. Elle ne comprend pas qu’il tente seulement au travers de ce geste de protéger sa famille. Atefeh est une jeune femme idéaliste, encore naïve, elle n’appartient pas réellement à ce monde et n’accepte aucun compromis. Voir son père se plier de cette façon la déchire.

Vous vous êtes appuyée sur certaines rencontres pour dessiner vos personnages ?

MK : Absolument, sur des membres de ma famille et des personnes que j’ai croisées en tournant mes documentaires, notamment celui où je montrais la manière dont les iraniennes utilisent la mode et les vêtements pour résister. Je me suis beaucoup inspirée de mon oncle également pour construire ce récit. Il a vécu aux Etats-Unis et l’une de ses filles y a fait ses études. Je voulais dresser le portrait d’une personne libérale, se trouvant plongée au coeur d’un environnement qui ne l’est absolument pas, insister sur son approche, sur la façon dont il avait réussi à inculquer à ses enfants des valeurs contraires à celles imposées par les dirigeants du pays. Au-delà, il était primordial pour moi de réaliser un film qui puisse intéresser autant les iraniens que les américains ou les français, un film universel dépassant le simple aspect documentaire. Le cinéma reste une interprétation de la réalité. Je crois qu’il n’est pas fait pour être réel : chaque cinéaste, dans sa manière d’approcher un sujet, de le filmer, introduit forcément une distance avec la réalité. Nous nous en inspirons.

Vous abordez au travers du personnage de Mehran la problématique de la drogue. Est-ce une réalité qui touche l’Iran ?

MK : Une réalité très intrigante. En Occident, l’addiction touche surtout des personnes appartenant à une même classe sociale. En Iran, c’est un problème beaucoup plus général, essentiellement masculin. Beaucoup d’hommes prennent de l’héroïne et les autorités se montrent plus clémentes envers une personne qui se promène avec de l’héroïne qu’avec une personne ayant sur elle une bouteille de vin. Je connais certains iraniens qui ont tout pour être heureux et qui ont fini pourtant par devenir dépendants. C’est un moyen pour eux de s’échapper, d’évacuer certaines réalités.

C’est votre premier film, comment l’avez-vous appréhendé ?

MK : J’ai eu la chance de pouvoir le développer dans le cadre du Festival de Sundance en intégrant le « Laboratory Development ». J’ai pu ainsi, supervisée par de prestigieux professeurs, tourner les scènes les plus difficiles de mon film, notamment la scène d’amour entre mes deux héroïnes. Travailler pendant près de six semaines avec des professionnels est une incroyable expérience. J’ai vraiment appris à me servir d’une caméra, à dompter certaines techniques, à raconter une histoire en les utilisant. J’ai eu la chance également de croiser à Sundance le directeur de la photographie qui m’a ensuite accompagnée sur le film. Nous avons développé ensemble un langage visuel autour du film. Nous voulions illuminer les premières scènes puis, progressivement, rendre le film plus sombre. L’approche esthétique m’apparait

fondamentale, elle ancre l’histoire au coeur d’une ambiance particulière. Ce travail m’a rassurée et je suis arrivée sur le plateau beaucoup plus calme, plus forte pour aborder d’autres problèmes, des soucis militaires, politiques, financiers… J’ai produit le film et lorsqu’il m’a fallu, par exemple, négocier avec la police sur place au moment du tournage, j’étais plus sereine. J’ai eu la chance également d’avoir autour de moi une équipe exceptionnelle, des personnes efficaces, passionnées, qui croyaient en l’histoire et n’avaient pas peur. Nous étions tous très soudés, ce qui m’a beaucoup aidée. J’avais confiance.

Vous n’avez pas pu tourner en Iran…

MK : Non, malheureusement. Je voulais rester dans un environnement proche, un pays du Moyen-Orient et nous avons pu tourner au Liban. C’est un pays qui a été frappé par la guerre, un pays reconstruit, plus ouvert, plus libéral, mais également géré par des lois très strictes. Il nous a notamment fallu contourner la censure en modifiant légèrement le scénario, en coupant certains passages.

En ce sens, ce ne fut pas une aventure évidente. Il n’est jamais facile de réaliser un film sous surveillance, sachant par exemple que l’homosexualité n’est pas tolérée au Liban. Par rapport à cette situation, j’ai dû me montrer particulièrement vigilante pour constituer l’équipe du film, tenir compte, par exemple, des croyances de chacun. Il fallait qu’ils aient tous conscience des difficultés que cette aventure pouvait engendrer, je devais pouvoir compter sur eux, être certaine qu’ils me soutiendraient. Je suis du coup entrée en pré-production environ quatre mois avant le reste de l’équipe et j’ai passé six mois au Liban pour trouver les bonnes personnes. Si nous rencontrions le moindre problème de production, c’était la fin du film. Ceux que j’ai choisis ont mis leur nom, leur carrière, parfois leur vie en danger pour faire ce film. C’était un projet compliqué à mettre en place, nous avons réussi, ensemble.

Qu’est-ce que vous recherchiez comme tonalités pour la musique du film ?

MK : Comme pour l’image, nous nous sommes posés sur la musique près d’un an auparavant, sur les thèmes, les différents mariages que nous pouvions envisager entre la musique traditionnelle iranienne et le hip-hop. Je tenais vraiment à ce que la musique devienne un personnage. Durant la guerre, nous chantions souvent des chansons, de la pop. La musique est une forme de libération. Je me souviens que j’avais trouvé une cassette d’une chanteuse iranienne qui vivait aux Etats-Unis, j’avais réussi à la rapporter en Iran et l’un de mes cousins a d’ailleurs rencontré quelques ennuis lors d’une arrestation par les forces de police parce qu’il possédait cette fameuse cassette. La musique pop était interdite.

Depuis le rapport à la musique s’est modifié, notamment grâce à la puissance d’internet, même si certains sites restent censurés. On ne peut toujours pas aller dans un magasin pour acheter un CD de Mickael Jackson, il faut passer par le marché au noir, mais les autorités sont moins sévères si elles vous attrapent. C’est comme pour la télévision par satellite, autrefois, le propriétaire d’un satellite risquait la prison, aujourd’hui, c’est toujours illégal mais tout le monde en a un !

Pensez-vous que votre film peut changer les choses en Iran ?

MK : Je ne sais pas, je ne suis pas une politicienne. J’essaie de comprendre, de raconter une histoire qui me passionne, d’évoquer une réalité qui m’interpelle, mais je ne le fais pas pour des raisons politiques. Ma motivation reste beaucoup plus humaine. En tant qu’artiste, cela me réconforte de penser que ma voix, mon film permettront peut-être à certains d’évoluer, comme beaucoup de films m’ont apporté et nourri personnellement.


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