Les longs-métrages > Les nuits fauves

  • Réalisé par : Cyril Collard
  • France / 1992 / Film dramatique / 126 min
  • Cinéma Le France, Séance du Dimanche 1er décembre 2013, 15h15

Séance en partenariat avec ACTIS pour la journée mondiale de lutte contre le sida

Projection suivie d’un débat animé par ACTIS en présence du Dr Claire Guglielminotti, praticien hospitalier au service des maladies infectieuses du CHU de Saint-Etienne.

Synopsis : 1986. Jean a 30 ans, il est chef opérateur, reconnu, doué, curieux de tout. Mais il est séropositif et sait qu’il sera un jour exclu de cette vie qu’il traque avec avidité à travers sa caméra. Au cours d’un casting pour une publicité, il rencontre Laura, jeune, belle, vivante. Une passion naît entre eux. Mais Jean est bisexuel et a d’autres liaisons, dont la découverte bouleverse la jeune femme…

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LA BIOGRAPHIE DE CYRIL COLLARD

Cyril Collard, (Paris, 19 décembre 1957- Paris, 5 mars 1993), était un écrivain, acteur et réalisateur français. Né dans le seizième arrondissement à Paris, de Claude Collard, ingénieur français, connu pour son engagement dans le milieu du judo, et de Janine Chokier, mère au foyer.
Cyril Collard, enfant sage dans un milieu bourgeois, fréquente l’école Saint-Exupéry de Versailles, puis le collège de Passy-Buzenval, à Rueil-Malmaison où il est un bon élève.
A dix-sept ans, il obtient son baccalauréat, avec mention bien, et s’inscrit en math sup au lycée Hoche de Versailles. En 1977, pour ne pas décevoir ses parents, il entre à l’Institut industriel du Nord, aujourd’hui École centrale de Lille, bien qu’il rêve déjà de faire du cinéma. Parallèlement, son travail d’écriture s’intensifie et il donne même des textes à une revue d’étudiants baptisée Fourre-tout. En 1979, il décide d’abandonner ses études et revient dans la région parisienne. Projeté sur le devant de l’actualité avec son film Les Nuits fauves (1992) tiré de son livre homonyme, où il explique au grand jour la menace du sida, Cyril Collard disparaît l’année suivante de cette même maladie, quelques jours avant la cérémonie des César où son film est couronné de quatre César, dont celui du meilleur film. Il décède du sida à l’âge de 35 ans.

LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE

Pierre Murat

Ne rien perdre, surtout. Ne rien perdre de la vie. Emprisonner cette vie qui fuit dans la boîte à images qu’on appelle une caméra. Aller à l’essentiel. Ne filmer que les phrases qui comptent, les gestes qui importent. Et les couper, les phrases, les gestes, dès lors qu’ils deviennent prévisibles, banals. Dès lors qu’ils cessent d’être indispensables, qu’ils deviennent des temps morts. Ah, l’affreuse expression que voilà ! Que le temps puisse fuir n’est déjà pas drôle. Mais qu’il puisse mourir, ça non ! Tout, tout pour éviter ça !

Alors, quand Cyril Collard montre un garçon enlaçant une fille et se roulant sur elle, il ne montre que le début du geste. A quoi bon filmer la suite ? Faudrait être bien sot pour ne pas comprendre ce qui va se passer. Autant gagner du temps. Gagner quoi ? Deux, trois secondes ? Mais elles lui permettent de montrer autre chose, autre part. Deux ou trois choses qu’il sait d’Elle, de la vie, deux ou trois choses. Déchirantes, qu’il va déchirer encore davantage. Car la vie n’est que cela. Déchirements.

L’instant d’avant, Jean (que Cyril Collard interprète avec un exhibitionnisme tendre) dînait au restaurant avec des amis. L’un d’eux se livrait à propos de sa compagne à des plaisanteries de garçon de bains. Et tout le monde riait, Jean en tête. Et voilà, l’instant d’après, qu’il se tord de douleur après s’être tordu de rire, fou d’angoisse, se cognant la tête contre le capot d’une voiture, repoussant les bras qui l’étreignent, et gémissant : « Je ne veux pas crever, je ne veux pas crever. » Car la mort est là. Dans le sang de Jean. Dans le sperme de Jean. Faut dire que la drogue, il a toujours aimé ça. Et les garçons, aussi.

De temps à autre, il s’en va dans un de ces lieux furtifs que les habitués connaissent. Et Cyril Collard filme alors ses étreintes comme une chorégraphie étrange. Un ballet d’ombres innocentes. Au milieu d’elles, il y a Samy. Mi-frère, mi-amant. Pas pédé, en tout cas, Samy est très clair sur cette question ! Mais ce « pas pédé », qui tient à le rester, a lui aussi des zones troubles. L’amour des coups, par exemple. Entraîné par des copains, Samy tape sur un pervers qui ne demande que ça, sorte de baron de Charlus de troisième zone. Et Samy est soudain terrifié de ce qu’il découvre en lui.

Et puis, il y a aussi Laura (Romane Bohringer, extraordinaire, magnifique, sublime : les mots manquent pour saluer une telle révélation). Elle est là avec son amour qu’elle découvre en elle mais qu’elle ne comprend pas vraiment. « Pourquoi toi ? Ce n’est tout de même pas parce que tu es le premier mec à m’avoir fait jouir ! » La première fois, Jean n’a pris aucune précaution.

Il n’a pas averti Laura qu’il était séropositif. Devant l’aveu de cette faute, Laura est décomposée : « Tu devais me le dire, gueule- t-elle. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? » Ce n’est pas la peur mais la passion qui la fait réagir ainsi puisque, tout de suite après, elle demande d’une toute petite voix : « C’est parce que tu n’avais pas confiance en moi ? » Elle est là, Laura, avec son amour tout neuf, tout beau, tout chaud. Son amour éternel et sublime. Son amour magnifique et terrifiant. Son amour emmerdant, aussi. Un amour fou qui, d’ailleurs, va la rendre cinglée. La folie, ça s’attrape, comme un virus. Comme Jean tout à l’heure, Laura était sereine dans cette réunion entre copains. La seconde d’après, la voilà hystérique. Parce qu’elle a vu Samy caresser Jean. Ou l’inverse. Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise, Jean sera toujours cet être charmeur qui ne peut vivre que par le regard des autres. N’importe qui, pourvu que le reflet qu’il découvre lui plaise et le tranquillise.

Collard filme ces rencontres, le plus souvent caméra sur l’épaule, jouant sur les contrastes des lumières, sur le désordre des sentiments. La brutalité de toutes ces séquences évoque Maurice Pialat, bien sûr, dont Cyril Collard a été l’assistant, avant d’en rester le disciple. Sauf que Collard est un Pialat qui ne refuserait pas l’humour. Quand la femme de ménage, portugaise et prude, débarque un matin dans l’appartement de Jean et le trouve au lit (chastement !) avec son ex-copine, plus Samy qui, la veille, s’est tailladé le torse pour faire plus viril, elle recule devant le spectacle, en murmurant un « Jésus Maria » du plus bel effet. Laura, qui s’est glissée à sa suite, elle, trépigne, s’emporte.

 « Mais qu’est-ce que c’est que ce morpion hystérique ? », demande l’ex de Jean, interloquée. Commence alors une scène irrésistible, où tout le monde s’explique sans rien expliquer, où tout le monde s’engueule, crie, s’emporte. Sauf Samy, qui en a marre et qui va se recoucher parce que trop, c’est trop ! Samy, il file tout de même un mauvais coton. A force de taper sur un pervers, il s’est mis à taper sur des Arabes. Jean vient le chercher, un soir, alors qu’en compagnie de petits fachos il tabasse un « bougnoule » sous l’oeil intéressé d’un mec d’extrême droite. Soudain, Jean s’entaille la main, se précipite sur lui : « J’ai le sida, tu entends ? J’ai le sida et je te le refile si tu ne fais pas relâcher ce type. » Elle pourrait être ridicule, cette séquence. Elle est bouleversante parce que le sida, en un instant, n’est plus un châtiment, tel que le conçoivent les imbéciles, mais le châtiment des imbéciles eux-mêmes. Une arme avec laquelle Jean tient en respect les fachos de tous poils, les petits merdeux racistes et tous les pauvres cons. Une arme qui, comme le lui a dit sa mère (Claude Winter), va aussi permettre au coeur sec qu’il est, un « coeur en hiver », d’accéder, enfin, à l’amour. Voilà.

Il y a tout cela dans le premier film de Cyril Collard. Mais plein d’autres images encore, que l’on n’oubliera pas : un café nocturne où un travelo emperlousé chante Mon Homme. La voiture rouge de Jean qui fonce à peu près comme Cyril Collard filme : avec insolence et griserie. Un répondeur automatique sur lequel Laura hurle sans fin cet amour qui la défait… Il y a tout cela, en vrac. Comme si Cyril Collard n’avait pas su, pu ou voulu y introduire de l’ordre. Comme si l’ordre était déjà la mort pour ce film sur la vie. Et c’est bien la vie qui émerge, triomphante, de ce film brut, brutal, aussi important pour les années 90 que pouvait l’être, il y a vingt ans, La Maman et la putain de Jean Eustache. Un film qui évoque ces vers d’Aragon que chantait si bien Léo Ferré : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Et leurs baisers au loin les suivent… »

Texte par

Vincy Thomas

J’ai du voir Les Nuits fauves dans les 2-3 semaines qui ont suivi sa sortie. Il est certain que la coïncidence entre ma vie d’alors et ce film a beaucoup contribué à l’écho qu’il a provoqué en moi. Echo forcément disproportionné, avec un peu de recul. Cependant, si le Grand Bleu correspond à un film de génération pour beaucoup, Les Nuits Fauves transformait radicalement ma vision du monde, des gens.

Ce n’est pas ce que j’ai vu qui me « choqua ». J’avais des amis « pédés » comme ils disent. Beaucoup plus de filles qu’on ne le croit sont confrontées à un petit ami soudainement bi puis homo. Les quartiers sordides de Paris ou de n’importe quelle autre métropole du monde sont souvent connus, et les gestes furtifs qui s’y produisent, les regards allumeurs, les actes animaux, sont difficiles à ignorer. A moins d’être naïf ou cloisonné dans sa banlieue de pavillons, à regarder les émissions de variété du samedi soir.

 Ignorance. Non, ce qui changea mon attitude, ce qui m’entraîna à aller vers des personnes différentes, à renouveler mon entourage, c’était les réactions à ce film. Innocemment je l’avais conseillé à beaucoup d’ami(e)s. La plupart détestèrent. Ils étaient souvent catégoriques, en ressortaient avec un vrai malaise.

 Leur morale, leurs tabous, leur étroitesse d’esprit n’avait pas pu résister à autant de révélations: le sida, la bisexualité, le sado-masochisme, l’amour extrême, la violence sous-jacente, le fétichisme, sans parler de la scène sur les quais de la Seine, à base d’urine, de sodomie et de fellation… Bref rien de très anormal si on regarde le nombre de sites persos consacrés au cul dans tous ses états, si on observe les chiffres du marché de l’érotisme et de la pornographie, si on analyse les tendances actuelles en terme de sexualité. A la rigueur, en voyant les films d’aujourd’hui (J’aimerais pas crever un dimanche, Seul contre tous, Sitcom…) on trouve Les Nuits Fauves bien soft. Pas de quoi se scandaliser.

Intolérance. Les spectateurs étaient donc divisés en 3 catégories: les naïfs purs vierges et innocents. Ceux qui baisent en missionnaire avec les chaussettes et dans le noir. Les critiques parisianistes qui médisaient sur le style facile, l’absence de fond, et criaient à la trahison de l’esprit de la nouvelle vague, et enfin tous les autres. Les « autres », les pestiférés qui osaient aimer ce film, regroupaient des cinéphiles, des critiques (dont Studio Magazine), des spectateurs français en mal d’un renouveau du cinéma frenchy.

Place aux jeunes. Déjà en 92 on parlait de Label Qualité pour des films en costumes (Indochine, L’Amant, 1492, …) ou des oeuvres bourgeoises (La Crise, Un coeur en hiver, …). Malgré sa diversité, ses très bons films, le cinéma français manquait de punch, de vivacité, de fraîcheur. Les moyens ne manquaient pas pour des films à star, des scénaristes connus, des cinéastes réputés par 10 ou 20 ans de carrière. Dans le Top 30 des années 89-92, seuls Un monde sans pitié et La Discrète ont réussi à s’imposer au public en tant que premier film.

Jusqu’aux Nuits Fauves qui réveilla le cinéma indépendant, c’est à dire les petits producteurs, les projets audacieux, les sujets d’époque, et des styles originaux. Ça donnera les Kassovitz et les Klapish, Delicatessen et Dobermann en dérivés BD, La Vérité si je mens ou Pédale Douce dans le registre comédie, Western, La Vie rêvée des anges…

Romane accompagnatrice. Le film dopa la carrière de son ambassadrice, Romane Bohringer, devant remplacer un Cyril Collard malade auprès des médias. La fille de, imposée par le papa, devînt son meilleur atout. De la sortie du film à la soirée des Césars, la France découvrait une jeune fille de son temps, naturellement prête pour les spotlights. On parla du virus, enfin. Le Sida entrait dans les peurs communes, comme le cancer. On parla homosexualité et bisexualité, aussi. La France, toujours en retard en terme de moeurs et de société, s’ouvrait enfin à son époque. On attend encore le film français sur la drogue…

Et le film en lui-même?

Flamboyant plaidoyer amoureux, il est à l’image de son auteur: torturé, vivant, optimiste, sombre, beau et poétique, destructeur et pathétique. Sa force réside toujours dans les scènes choc (la plupart entre Carlos Lopez et Cyril Collard) et l’interprétation de Romane Bohringer. Il est surtout l’un des meilleurs films concernant la bisexualité et donc cette incapacité à choisir (trancher?) entre deux amours, cette liberté de vouloir tout quitte à tout détruire. Collard a su filmer les détails du quotidien (avec des scènes casse-gueule comme la soirée entre amis) et les thèmes qu’il voulait aborder (sexe, extrême droite, problèmes de communication, …). Le tout soutenu par une double histoire d’amour, l’une trop visible, l’autre inavouée. Dans les deux cas, passionnelle. C’est d’ailleurs ce choix de raconter l’amour plutôt que ce qui l’entoure qui permet au film de garder son intérêt.

Concernant le style, ce qui nous semblait osé est devenu plus banalisé. Depuis 2,3 ans le style du film se retrouve dans d’autres longs métrages. Ce mélange de caméras à l’épaule, de cadres de traviole, de montage rapide, de lumière quasi documentaire est devenu plutôt courant. Des gens comme Masson reprennent aussi cette esthétique crue que Collard a popularisée.

Ce qui étonne en fait c’est que le film n’est pas tant vieilli que ça; peut-être justement parce que Les Nuits fauves demeure un OVNI dans le paysage cinématographique français, tant par son sujet que par son ambition.

On continue de faire des films léchés et costumés à 70 millions. Mais combien de petits films aussi libres, aussi fous?

Combien de films français qui reflètent notre société urbaine, nos névroses de fin de siècle, nos fantasmes de solitaires ultra modernes?

En même temps, est-ce que Les Nuits fauves n’a pas été victime d’un succès inapproprié (et ce serait tant mieux)? La maladie de son auteur-réalisateur, en phase terminale, la sur-médiatisation de l’oeuvre, tout a permis au film, comme plus tard pour La Haine, de devenir un hit imprévisible. Un succès qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Mais comme pour La Haine (César du meilleur film), Les Nuits Fauves ont été en parfaite symbiose entre un problème de société majeur et grand public (comprendre: arrêtons de faire les autruches, ça existe) et le moment où le film est sorti.

7 ans plus tard. Les Nuits Fauves n’était peut être pas le meilleur film de l’année. Sûrement l’un des meilleurs. Mais assurément celui qui aura le plus marqué. Le seul qui aura été en phase avec son environnement, qui a osé créer un débat de société. Un film qui remue et provoque un tournant mental dans sa communauté.

Cinématographiquement, il reste un des films français populaires les plus originaux de la décennie, et finalement une oeuvre controversée mais utile. Il n’a peut être plus la fugue et la dureté qu’on lui louait en 92. Mais il garde une certaine sincérité dans son propos et une caméra singulière. Bref, nettoyé de sa polémique et de sa médiatisation, Les Nuits fauves reste un film moderne, plutôt bon, et un des César les moins académiques. Une oeuvre encore en vie.


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