Les longs-métrages > Reflexions in a golden eye

  • Réalisé par : John Huston
  • Avec : Elizabeth Taylor Marlon Brando Robert Forster
  • USA / Octobre 1967 / Drame / Anglais sous-titré en Français / 108 minutes
  • Produit par : Warner Brothers/Seven Arts

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Synopsis

Reflets dans un Oeil d'Or (Reflections in a Golden Eye) Marlon Brando
Marlon Brando

Dans un fort de Géorgie, le major Penderton ne s’intéresse plus depuis longtemps à sa femme Leonora, qui a pour amant le lieutenant-colonel Langdon. L’épouse de ce dernier est perturbée par la naissance d’un enfant anormal.
Un jeune soldat, William, va venir perturber un peu plus cet univers trouble. Le major va se sentir irrésistiblement attiré par William, tandis que celui-ci tentera de séduire Leonora.
Un carton ouvre le film : « Il y a un fort dans le Sud où voici quelques années un meurtre fut commis ». En réalité, derrière cette idée simple, il s’agit d’un film brillant sur la folie et les déviations où les acteurs forment une ronde perverse.

Reflets dans un œil d’or (Reflections in a Golden Eye) est un film américain réalisé par John Huston, sorti en 1967, adapté du roman éponyme paru en 1941 de Carson McCullers, écrivaine américaine dont trois autres de ses œuvres ont été portées à l’écran (The member of the wedding Fred Zinnemann 1952, The heart is a lonely hunter Robert Ellis Miller 1968, The ballad of the sad café Simon Callow 1991).

Montgomery Clift devait initialement interpréter le major Penderton. Mais les assurances doutaient de sa santé physique dont la solidité était nécessaire au rôle. Son amie Elizabeth Taylor renonça même à son salaire pour lui assurer le rôle. Âgé de 45 ans, affaibli par de longues années de maladie, il mourut d’une crise cardiaque peu de temps avant que ne débute le tournage.

Le film est, symboliquement, décrit comme se déroulant dans le reflet de l’œil doré d’un paon dessiné. Cela explique le titre et la raison du traitement de la pellicule initiale dans un bain de pigments de cette teinte. Chaque scène comportait, pour créer un contraste, un élément qui avait sa couleur réelle. Mais le public fut dérouté par cette nouveauté et le film ressortit dans une version classique.

Critique :

Reflets dans un œil d’or, un Huston maudit

Reflets dans un Oeil d'Or (Reflections in a Golden Eye) Elisabeth Taylor
Elisabeth Taylor
Reflets dans un Oeil d'Or (Reflections in a Golden Eye) Robert Forster
Robert Forster

ANACLETO: Look ! A peacock. A sort of ghastly green, with one immense golden eye. And in it… these reflections of something tiny and… tiny and…
ALISON LANGDON: Grotesque.
ANACLETO: Exactly.

Si John Huston est un monument du cinéma américain – en témoignent les grands classiques que sont Le Faucon Maltais, African Queen, Le Trésor de la Sierra Madre, Les Désaxés, L’homme qui voulut être Roi, La Nuit de l’Iguane, et Les Gens de Dublin, d’après James Joyce – une partie conséquente de sa filmographie est restée relativement confidentielle.
Avant leur récente édition en DVD, il était en effet difficile de voir des films comme Wise Blood, Fat City, Under the Volcano (adapté du roman de Malcom Lowry). Reflets dans un œil d’or fait partie de cette même zone d’ombre dans la filmographie de John Huston – zone passionnante à explorer, car contenant des œuvres souvent au moins aussi accomplies que les grands classiques du réalisateur.
La vision du film permet toutefois de comprendre aisément pourquoi : sombre, lent, et montrant deux immenses stars dans des contre emplois, Reflets dans un œil d’or avait peu de chance de séduire le grand public. Celui-ci, avant de le bouder dans les salles obscures, avait d’ailleurs contribué à altérer les qualités et la particularité visuelles du film. En effet, la version voulue par John Huston, composée d’images sépia, dorées (pour donner l’impression que le film se reflète dans un œil d’or), a totalement dérouté les premiers spectateurs, ce qui incita les producteurs à sortir une copie aux couleurs « classiques », la copie dorée ayant définitivement disparu par la suite. Heureusement, un remarquable travail de restauration a été effectué, et le film est aujourd’hui disponible dans la version souhaitée par son auteur.
Le résultat est brillant : Reflets dans un œil d’or est une réussite totale sur le plan formel, restant, à ce niveau, l’une des expériences les plus audacieuses de John Huston. La lumière et les teintes dorées du film donnent lieu à des compositions singulières et fascinantes.

Peinture de l’absurde et du grotesque de l’existence
Au niveau du fond, Reflets dans un œil d’or est d’une noirceur absolue. Tout est dit dans la réplique citée au début de cet article. Dans l’œil doré d’un paon se mire une image petite et grotesque – deux adjectifs qualifiant parfaitement les personnages du film, leurs sentiments et les situations qu’ils traversent.Reflets dans un Oeil d'Or (Reflections in a Golden Eye) Elysabeth Taylor

Le Major Penderton (Marlon Brando) est un militaire obsédé par l’ordre (cela se ressent jusque dans sa voix et sa diction, grâce au jeu encore une fois extraordinaire de Brando) et la normalité. Ses désirs refoulés envers le soldat Williams créent donc un conflit intérieur violent ; en attestent les scènes où son visage adopte successivement une expression rêveuse, béate, puis soudainement plus fermée et sévère, tout comme ses accès de violence incontrôlés.

Son épouse Leonora (Elizabeth Taylor) est somptueuse mais vulgaire, stupide et égoïste ; au point que l’admiration que lui voue le soldat Williams, fruit de l’ignorance (il ne la connait absolument pas), présente une dimension absurde. Leonora humilie régulièrement Penderton, lui jetant à la figure son absence de virilité (le couple fait chambre à part), ce à quoi le Major répond de façon ridicule : en regardant ses muscles dans la glace, par exemple, ou encore en tentant de maîtriser son rival symbolique, le cheval Firebird (que Leonora qualifie, sans innocence aucune, d’ «étalon»), pour finir traîné dans la boue par l’animal (au cours d’une scène exceptionnellement bien filmée).Reflets dans un Oeil d'Or (Reflections in a Golden Eye)

L’autre couple du film, composé du lieutenant colonel Morris et de son épouse Alison, est miné par la même absence de communication et probablement de sentiments ; la femme, brisée par la perte de sa fille, se réfugie dans la compagnie douteuse d’un serviteur philippin bienveillant mais clownesque, tandis que l’homme la trompe ouvertement avec Leonora.
Les relations dépeintes dans le film sont vaines, sans doute parce qu’elles s’établissent entre des êtres qui ignorent tout des autres et d’eux-mêmes. Des êtres dont nous savons nous-mêmes peu de choses : comme son titre le suggère, Reflets dans un œil d’or reste à la surface des individus et des événements (parti pris que certains lui reprochèrent, sans doute à tort). Cette distance finalement assez inhabituelle dans le cinéma de John Huston est ici totalement justifiée par le sujet d’un film dont les personnages sont empêtrés dans leur solitude, leur frustration, leur ignorance et leur incapacité à communiquer.

Le spectateur perçoit la dimension grotesque de l’histoire notamment parce que sa compassion n’est pas suscitée. Reflets dans un œil d’or est à l’image de ses personnages et de leur existence dérisoire : hermétique.

C’est donc logiquement que Reflets dans un œil d’or s’achève sur un mouvement de caméra répétitif, aliénant, qui ne réunit jamais les personnages dans un même cadre – séquence paroxystique qui cristallise l’enfermement et l’absurdité dépeints dans le film.

Les prestations de Marlon Brando et d’Elizabeth Taylor, deux acteurs hors du commun, contribuent à faire de cette œuvre pessimiste et singulière l’une des plus grandes réussites de John Huston ; le réalisateur en était d’ailleurs particulièrement fier. A voir absolument.
Bertrand Mathieux : 10 décembre 2007


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